Spiritualité Théologie

Un souffle d’universalité

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Bien que philosophe de formation, je serais incapable de faire une synthèse de la pensée de Christian Bobin. Car je le lis comme je lis la Bible – un verset à la fois, ou quelques lignes, ou même un bout de phrase. Comme il le dit de tout écrivain : « Les mots qu’il écrit ne sont là que pour donner le temps à d’autres mots de se faire entendre. Il y a toujours deux livres dans un vrai livre. »

C’est être en bonne compagnie : Jésus non plus n’a écrit ni traité philosophique ni somme théologique. Il s’exprimait par bribes, fulgurances, paraboles nées de la vie ordinaire, images percutantes, si parlantes à tous les niveaux, y compris intellectuel, que vingt siècles plus tard on ne les a toujours pas épuisées.

Une parole lue dans la Bible ou dans un ouvrage de Christian Bobin peut donc me nourrir pendant des jours, des semaines. Elle fait sa demeure en moi, accomplissant le désir brûlant de Jésus : « Si mes paroles demeurent en vous … ». Dans les deux cas, il y a « manducation » ! Comme pour les premiers chrétiens qui pratiquaient déjà cette lectio divinarestée intacte des siècles durant et redécouverte aujourd’hui avec bonheur, dans et hors Églises. On peut aussi le dire de la Bible : « Lire, c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre […], manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui ».

Vous me direz : Christian Bobin n’est pas le Christ. Tout dépend : Jésus n’a-t-il pas dit qu’il se tiendrait incognito dans le plus petit des humains ? N’a-t-il pas promis qu’accueillir un enfant reviendrait à l’accueillir lui-même ? Pour écrire, par exemple le Très-Bas[1], à hauteur d’enfant, ne fallait-il pas être traversé par son souffle ?

Christian Bobin parle à ces innombrables contemporains, de tradition chrétienne ou autre, qui ne s’y retrouvent pas ou plus dans un langage ecclésial figé, des formules religieuses non « habitées », des liturgies explicatives. Il est pleinement de notre temps. Un prophète au sens étymologique (prophèmi), qui « parle au nom » des autres et « parle en avance ». Ses lecteurs s’y reconnaissent, se sentant entraînés vers le meilleur de la vie, de leur vie.

Tâche urgente : dire aujourd’hui, dans des mots inédits d’une rare puissance, mots uniques et singuliers – donc à portée universelle puisque nés de sa plus vive expérience – l’heureuse annonce d’une vie à jamais capable de résister à la mort. Tel était le dynamisme qui animait les premiers témoins au lendemain de Pâques. Ne faut-il pas, en chaque siècle, des auteurs messagers de !’Invisible pour relayer L’homme qui marche, ponctuant ses paroles de feu d’un véritable « cri » – « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende » ? « Peut-être n’ouvre-t-on un livre que pour enfin commencer à entendre », nous confie Christian Bobin. Comment se fait-il que tant de personnes l’entendent, lui, alors qu’un certain langage institutionnel leur est (devenu) inaudible ?

Lytta Basset
Prof. hon. de l’Université de Neuchâtel
Formatrice en accompagnement spirituel

[1]Christian Bobin, Le Très-Bas, Gallimard, 1992.

À propos de l'auteur

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Alain Rey

Directeur de la publication Hier & Aujourd'hui
Pasteur de l'EPUdF
Études à Montpellier, Berkeley et Genève
Pasteur à Fleury-Mérogis, Mende, au Defap et à la Cevaa

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