Les pastorales Paris-Région parisienne

Pastorale de Paris du 23 novembre 2018 – Rencontre avec Jean-Pierre Clero : La philosophie, peut-elle être thérapeutique ?

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Hier, 23 novembre 2018, nous avons eu la pastorale des ministres retraités, à l’Oratoire où l’accueil est fort agréable. Et ainsi avons-nous pu rencontré le nouveau pasteur de cette paroisse :  Béatrice Cléro-Mazire.
C’est son mari, Pierre, philosophe, qui ensuite nous donnait une communication. Peu nombreux de Paris, il y avait quand-même plusieurs invités venant d’ailleurs pour diverses raisons. Dont par exemple A. Leenhardt « monté » pour une « émission de poésie », dans une maison de retraite, je crois. Pendant ce moment de réflexion, nous avons pu écouter une idée intéressante : la philosophie peut-elle être thérapeutique ? Quelques pistes d’intérêt ont été mises en lumière, par ce propos pertinent pour le métier de pasteur dans sa spécialité de cure d’âme et d’approche relationnelle des membre dans une église . Pour ma part, j’ai apprécié que philosophie, poésie, bibliophilie soient évoquées ainsi… dans un tout petit groupe certes, mais sujet inattendu par rapport à notre monde tourné vers le profit, la science, la psy…

Elisabeth Argaud

 

Voici le texte de Jean-Pierre Cléro

L’art de bien user des maladies

Si étonnant qu’il soit d’invoquer, pour traiter de cette question, le nom de Galilée, celui de ce savant condamné par l’Église catholique précisément pour son idée de relativité du mouvement, c’est pourtant à lui et à son idée qu’il faut se référer pour comprendre ce qui se joue chez un auteur qui n’a jamais dissimulé son galiléisme et qui nous paraît en faire montre jusque dans sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. Cet auteur n’est autre que Pascal. Non que l’attitude de Pascal ne manifeste quelque ambiguïté à l’égard des maladies, lesquelles sont dénoncées comme des principes d’erreur ; mais si la souffrance nous rive à un certain point de vue, elle ne nous prive jamais tout à fait d’une marge de manoeuvre – fût-elle imaginaire – qui nous fait voir l’existence autrement et, si elle est particulièrement sévère, voire terminale, il faut savoir en profiter comme de la bénédiction d’une perspective dont je n’aurais jamais joui si j’étais resté en « bonne santé » sans le privilège de la mauvaise. Dans l’excès même de cette pensée pascalienne, le galiléisme est donc utilisé en ce qu’il nous fait considérer un mouvement comme nous ne pouvons pas le voir quand nous en sommes solidaires. Cet usage pascalien qui met la maladie au service de la foi la plus profonde est étonnant et sonne comme une provocation par le schème qu’il utilise et quand on connaît les démêlés de Galilée avec l’Église catholique. Le glissement vers la déchéance physique peut être le principe d’une augmentation spirituelle : aucun mouvement n’est absolu sans qu’il ne puisse devenir mouvement d’un autre mouvement.

Et sur ce terrain, on peut dire que nous allons de surprise en surprise. D’abord, parce qu’on peut, étant athée ou agnostique, tirer profit de textes religieux ou apologétiques, en nous réconciliant en quelque sorte avec notre maladie, qui ne nous laisse guère le choix de faire autrement. Curieusement, s’il s’agit de se faire du bien, on peut, sans en être dupe, être tenté de ne pas regarder de trop près la qualité de l’argumentation qui y conduit, voire la mettre entre parenthèses, pour ne considérer que son but parce que l’enjeu ou le résultat parai(ssen)t le valoir. Nous pouvons aimer, sans trop les croire, les textes qui nous réconcilient avec la mort et la souffrance : les sagesses font une sorte de bien fictif, ce qui est, tout de même, encore un bien. Ensuite, parce que, même ceux qui se sont dits athées ont assez volontiers emboîté le pas aux autres qui, croyants, ont voulu « profiter » de leur maladie. Bien avant que Freud ait parlé des bénéfices secondaires que procurait la maladie, Nietzsche avait fait cette pesée, en 1880, dans une lettre au Dr Eiser : « Mon existence est un fardeau terrible ; je l’aurais depuis longtemps rejetée si, dans le domaine de l’esprit, je n’avais pas fait les expériences et les essais les plus instructifs précisément dans cet état de souffrance et de renoncement presque absolu ». Fût-elle insoutenable, la maladie offre une sorte de belvédère sur l’existence qui ne saurait être occupé autrement et dont on n’aurait jamais eu l’idée sans être malade. Ce côté utilitaire de la philosophie de la maladie, telle qu’elle est développée par Nietzsche, ne la fait-elle pas fuir vers d’autres fonctions qui n’ont plus rien de philosophique ? Nietzsche, par un autre tour, rejoindrait les sagesses qu’il honnit par ailleurs en raison de leur téléologie morale. C’est ainsi qu’il n’hésite pas à dire, dans sa Généalogie de la Morale et selon une logique que ne récuserait aucune religion ni aucune sagesse : « L’homme peut accepter de souffrir à condition de savoir pourquoi ». Comment cette quête du sens de la souffrance ne lui serait-elle pas commune avec la recherche dont il pourfend pourtant le dolorisme autant que la teneur religieuse, de cette attitude qui prétend recueillir le « sens » au coeur des choses et de l’existence. Nietzsche peut bien accuser d’ascétisme le christianisme : il se trouve toutefois poussé du même côté que Saint Paul et Pascal pour affirmer un bon usage des maladies. Il ne s’agit certes pas de guérir de nos maladies, mais la question est de nous les rendre supportables en les tournant en occasions inespérées de création.

C’est ainsi que le mouvement que Nietzsche appelait de la « grande santé », peut s’accommoder de maladies médicalement incurables par ailleurs. Je ne sais plus quel biographe de G. Deleuze disait, en parlant de lui, que, alors même que, à la fin de sa vie, son autonomie respiratoire se limitait au strict minimum, son écriture – son acte d’écrire – lui donnait, et allait lui donner jusqu’au bout, le souffle qui lui manquait, comme si un surcroît symbolique avait par lui-même une sorte de force de décuplement vital. Il se donnait, par l’écriture, les poumons fictifs que le réel lui refusait, non pas en recourant à quelque rhétorique emphatique, mais dans une langue courte et sèche comme de l’anglais, avec des verbes proches de noms. Il s’agit moins de compensation que de transformer ce qui empêche la vie elle-même en éléments rythmiques pour une vie supérieure. Ce qui, sans empêcher de mourir, utilise la perspective de la mort et, pour ainsi dire, son « travail », pour constituer d’autres strates de temporalité. Quand la vie est perdue, il reste à la sacrifier pour une symbolique supérieure. Peut-être s’agit-il là du noyau dur de cet art de bien user des maladies dont nous avons parlé avec Pascal et qui déborde les limites des croyances officialisées par les églises. C’est en tout cas ce que nous retrouvons chez Dostoïevski lorsqu’il évoque « ce bonheur impensable à l’état normal et inimaginable pour qui ne l’a pas vécu, cette impression d’harmonie parfaite avec soi et l’univers entier ; (…) pour quelques secondes d’une telle félicité, on donnerait dix ans de sa vie, peut-être même toute sa vie ». D’une certaine façon les poumons de Deleuze que nous avons qualifiés de fictifs sont peut-être rendus plus réels par l’écriture que les poumons biologiques ; la prière pour bien user des maladies est plus réelle que la maladie de Pascal ; et l’expérience d’écriture de Dostoïevski est plus réelle que son épilepsie. Le renversement de la réalité maladive par l’écriture est le réel.

Nous nous garderons bien ici de faire du dolorisme et de valoriser la souffrance comme si elle était à rechercher ; comme tous les auteurs précédents, Nietzsche compris, il ne s’agit que de transformer la douleur quand elle est installée et de ne lui donner le sens de sacrifice que pour autant que nous ne pouvons pas faire autrement et que nous avons ce corps-là comme point d’appui de toute sublimation. Il n’est nullement question de se faire souffrir tout exprès pour obtenir je ne sais quelle prétendue création qui n’aurait pas lieu sans elle ; et moins encore de faire souffrir les autres pour obtenir un pareil résultat.

 

 

À propos de l'auteur

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Alain Rey

Directeur de la publication Hier & Aujourd'hui
Pasteur de l'EPUdF
Études à Montpellier, Berkeley et Genève
Pasteur à Fleury-Mérogis, Mende, au Defap et à la Cevaa

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