Éthique Théologie

Le bonheur d’être vieux !

« On peut connaître la valeur d’une civilisation à la manière dont elle traite ses personnes âgées » : Propos de Kenneth Kaunda, premier président de la République de Zambie, encore de ce monde dans son pays.

La perception positive du sort des anciens dans la société africaine n’est pas le fait des seuls touristes occidentaux, témoins des sociétés où le vieillissement confine à un malheur ; les africains la revendiquent. Jusqu’où cela n’est-il pas une mystification ? Qui est vieux en Afrique ? Quelle place occupe-t-il ?

En Afrique, on est « patriarche » entre 50 et 60 ans. On est encore épargné de diverses pathologies invalidantes. Guides des plus jeunes en matière de généalogie, des lignages, de repères matrimoniaux, les « vieux » sont également des canaux de « sagesse », des opérateurs de compromis en temps de crise ou de conflit. Il n’y a pas de domaine où l’expérience des doyens n’est pas sollicitée. Au point que leur autorité pèse parfois comme une gérontocratie de fait.

Pourtant cette place des « vieux » et ses privilèges sont aujourd’hui largement dépassés. Car, les vieillards occupent une place ambiguë : tantôt formellement respectés, tantôt objet d’une relative indifférence, d’une méfiance.

S’occuper de parents ou de grands-parents est plus qu’une obligation légale ; il y va de l’honneur de chacun, et concerne la bénédiction ancestrale. Si sa place et son rôle  paraissent souvent anachroniques, l’ « ancien » n’a pourtant pas tout perdu de son statut de médiateur.

On a vu le Dr Denis Mukwege à genoux devant sa mère pour une imposition de mains. De même Félix Tshisekedi, président de la RDC, front incliné, quêtait il y a peu un geste de bénédiction de sa maman au cours d’un culte public.

Pour autant, cette belle croyance a toujours gardé son redoutable revers. Que l’infortune frappe une famille : accident de la route, infertilité du couple, etc., le plus âgé deviendra le déversoir des soupçons ou de l’accusation sorcière. Bouc émissaire tout désigné, le « vieux » peut subir un ostracisme, voire des attaques physiques fatales ! Le bonheur d’être vieux est une ambivalence de statut, un équilibre arbitraire : médiateur des bénédictions en des circonstances normales, mais aussi présumé « coupable » de possibles « malédictions » en temps de crise !

L’ambiguïté de la figure du « vieux » renvoie au rapport équivoque aux morts. On les vénère quand tout va bien ; on les accable en cas de disgrâce, à l’image de l’amour et du désamour dans les couples ou les familles.

Au Japon, la fête nationale des « anciens » est bien plus qu’une célébration gentillette des « vieux ». Cela semble correspondre à un substrat culturel du pays. Quel parallèle avec les sociétés africaines où le regard porté sur les « anciens » relève ici également des cultes des mannes ? La chose est frappante à Madagascar.

« Nous sommes responsables des plus fragiles.», disait Paul Ricœur. Le propos ne concerne pas les relations courtes de personne à personne. Il justifierait un paternalisme. Sa portée est plutôt sociétale et symbolique.

Les nourrissons et les anciens sont les figures de privation de l’autonomie. Leurs capacités sont soit inexistantes soit limitées. L’attention qu’on leur réserve est indicatrice de la dignité collective dont la société elle-même peut se prévaloir. La place qu’une culture attribue aux « plus fragiles » traduit la manière dont elle entend s’honorer elle-même.

Dès lors, les crèches et les EPHAD pourraient être pareillement sanctuarisés, en vertu des mêmes raisons. Toutefois, on le voit avec la crise des retraites et de Covid-19,  l’égalité ne joue pas de la même façon selon que l’on est à l’entrée dans la vie ou le signe de sa sortie.

Le questionnement déborde le champ éthique, passablement utilitariste. Soyons francs : c’est quoi cette vie, chevillée à ce point aux intérêts bien compris ? Mais qui pourra  bénir celles et ceux qui sont du bon côté ? Quelle serait pareille bénédiction pour une société qui n’en veut pas ? Une société qui ne s’honore que de ce qu’elle se donne !

Ah, le bonheur d’être vieux…

Philippe Kabongo Mbaya

  1. Kaunda était un partisan fervent des valeurs ancestrales positives, notamment la solidarité et la dignité en vue d’une société plus fraternelle. De son côté, Amadou Hampate Ba a pu constater : « Un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Il parlait des savoirs traditionnels, autant que de la médiation symbolique des vieux.

À propos de l'auteur

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Alain Rey

Directeur de la publication Hier & Aujourd'hui
Pasteur de l'EPUdF
Études à Montpellier, Berkeley et Genève
Pasteur à Fleury-Mérogis, Mende, au Defap et à la Cevaa

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