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Rencontre avec Jean et Arlette Domon

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« Notre enthousiasme est intact ! »

 Le Hirak, un mouvement formidable !

Ce sont de véritables passionnés de l’Algérie. Arlette et Jean vivent à Montpellier dans la maison que les parents d’Arlette ont acquise en 62 à leur retour d’Algérie. C’est ici, dans cette maison familiale, qu’ils sont venus vivre leur retraite après des années passées à Paris pour le travail, Jean comme responsable du service TV de la Fédération Protestante de France et Arlette comme équipière à la Cimade. Ils sont remplis d’une immense passion pour l’Algérie. Ce n’est pas seulement une passion pour l’Algérie d’hier, c’est une passion pour l’Algérie d’aujourd’hui et pour tout ce qui se passe en Algérie aujourd’hui. « Le Hirak, disent-ils en chœur, c’est un mouvement formidable. C’est un mouvement citoyen. L’Algérie de demain, elle est là dans ce mouvement ». Ils entretiennent des relations vivantes avec des algériens de Montpellier et de la large diaspora algérienne. Ils racontent l’enthousiasme qu’ils ont connu et partagé en participant récemment, à Montpellier, à une réunion de soutien et de réflexion autour du Hirak. Il y avait là de nombreux étudiants, des algériens venus d’Algérie, des franco-algériens résidant en France ; il y avait aussi de jeunes travailleurs ; il y avait des filles, des garçons ; c’était une jeunesse extraordinaire portée par le rêve puissant d’une citoyenneté nouvelle pour l’Algérie mais c’était une jeunesse sérieuse, réaliste, concrète dans ses ambitions. Jean et Arlette disent combien ils étaient émerveillés de les entendre se présenter, tous, en disant après leurs noms et prénoms : « Untel, citoyen algérien. Unetelle, citoyenne algérienne ». « On a réalisé, racontent-ils, que tous ces jeunes étaient devenus des citoyens. Vraiment ! ». Jean et Arlette respirent et vibrent pour l’Algérie. Ils espèrent avec le Hirak qui est pour eux « un mouvement exemplaire de dignité, de vérité, de force, de volonté ». Ils sont toutefois immensément conscients de tous les obstacles qui se dressent sur le chemin. La répression est violente. « Quand il y en un qui lève le nez, on le met en prison et on n’en parle plus… ». La puissance de l’argent est immense. « Le problème, c’est l’argent, la corruption, l’armée… Il y en a beaucoup qui se sont fait pervertir par le fric, ou par la promesse d’un appartement… Mais il faut voir les conditions dans lesquelles ils vivent. C’est inhumain ». Tous ces obstacles, bien compris et bien analysés, n’altèrent pourtant en rien la confiance qu’ils portent dans cet extraordinaire mouvement citoyen : « Ils y arriveront. J’en suis persuadée, dit Arlette. Je suis très confiante dans la jeunesse algérienne ». Jean rajoute : « Mais il faudrait qu’il y ait des leaders. Le drame, c’est que quand ils pointent le nez, on les met en prison et on n’en entend plus parler ! ».

Les arabes, ils ne les voyaient pas…

Rien pourtant dans leur histoire ne les préparait à un enthousiasme aussi débordant, aussi sincère, pour une Algérie portée par des citoyens algériens. Ils sont en effet le pur produit de l’Algérie coloniale. Ils sont tous les deux nés en Algérie, issus de familles pour lesquelles il ne faisait aucun doute que l’Algérie était française et qu’elle devait pour toujours le rester. La famille d’Arlette est installée en terre algérienne depuis 1838. C’est un aïeul militaire, un huguenot de Florac, qui est le premier venu en Algérie. C’était à l’époque ou le général Bugeaud avait été envoyé en Algérie par la Monarchie de Juillet pour écraser l’émir Abd el-Kader et pour faire ensuite la paix avec lui, sur les bases d’une Algérie soumise, écrasée. À la suite de cet aïeul militaire, cinq générations sont nées en Algérie. L’histoire de la famille de Jean avec l’Algérie n’est pas aussi dense. Ce sont ses parents qui sont venus en Algérie dans l’espoir d’y trouver du travail. Mais pour les deux, Jean et Arlette, il est clair que l’Algérie, c’est leur vie, leur histoire ; c’est leur ADN profond. À jamais, elle est inscrite dans leur cœur. Ils en ont aimé profondément la couleur, la terre, les paysages, la poésie, la nature. Ils ont aimé leur vie en Algérie. Ils y ont vécu heureux : « On était heureux de vivre. On a eu une jeunesse merveilleuse à Alger ». Ils ont été heureux et insouciants. Probablement heureux parce qu’insouciants. Aujourd’hui, ils ont acquis la pleine conscience qu’ils ont été heureux dans cette Algérie de leur jeunesse parce qu’ils vivaient comme des colons. Ils étaient heureux comme des colons pouvaient être heureux. Les arabes, ils ne les voyaient pas. Ils ne les connaissaient pas. Ils ne les fréquentaient pas. L’Algérie qu’ils aimaient, c’était la leur ; c’était l’Algérie des colons. Dans leur imaginaire, le général Bugeaud occupait une belle place : « Sa statue dans la grande avenue d’Alger, c’était formidable ! ». Jamais au grand jamais, ils n’auraient pu, à ce moment-là, imaginer que des algériens puissent un jour prétendre à la citoyenneté et devenir eux-mêmes des citoyens. C’était inconcevable. Le système dans lequel ils avaient vécu jusqu’alors ne les préparait absolument pas à entrevoir une hypothèse pareille.

Un véritable retournement

Il leur a donc fallu faire un chemin considérable pour passer de l’Algérie française à l’Algérie des citoyens algériens. Ce fut long. Très long. Ce fut un véritable chemin de conversion servi par des rencontres, des événements, des lectures, qui ont permis des retournements multiples, parfois infimes, parfois décisifs. Ils n’ont pas connu le grand aveuglement dû à l’éblouissement soudain comme un Paul sur le chemin de Damas. Ce fut un long chemin construit dans le renoncement, une démarche parfois douloureuse vécue dans l’incompréhension et parfois dans le déchirement avec les familles. Aujourd’hui encore, Jean ne peut pas aborder la question de l’Algérie avec des parents et des amis proches. La question est trop sensible. « Ce fut un chemin long, très long », di-il. Déjà, les mouvements de jeunesse, le scoutisme, la Fédé, la vie de l’Église en Algérie, la fréquentation des pasteurs, les avaient probablement préparés à vivre un chemin d’ouverture. Ils ont été ensuite servis par le fait qu’ils ont dû quitter l’Algérie en 1955. Mendès France était président du Conseil lorsqu’il a pris la décision de renvoyer dans leur foyer tous les jeunes qui étaient pères de famille. C’était le cas de Jean. Il échappait ainsi à la guerre d’Algérie. Du coup, le voilà nommé sur un poste pastoral au Vigan et donc contraint avec femme et enfant de quitter l’Algérie. La jurisprudence Mendès France aura été déterminante pour les Domon. Elle a modifié en profondeur le cours de leur vie. Ils n’ont pas connu le déchirement du rapatriement en 62 : « Nous ne sommes pas des rapatriés, nous sommes des expatriés ». Ils n’ont pas connu, à Alger, les années noires de la guerre et les risques d’un positionnement dans la violence : « Finalement, dit Arlette, ce fut pour nous une bénédiction qu’on soit venus en France. Moi, je serais restée là-bas, avec mon tempérament, avec mon amour de l’Algérie, j’aurais été OAS ». Pour Arlette, ce qui sera vraiment déterminant dans son parcours, c’est son engagement à la Cimade dans les années 80 : « C’est à ce moment-là vraiment que j’ai fait ma conversion. J’ai rencontré les anciens d’Algérie, ceux qui étaient pour les arabes et qui avaient fait un travail extraordinaire dans les bidonvilles d’Alger et de Kabylie, et alors là vraiment je me suis rendue compte que c’était eux qui avaient raison, ce n’était pas moi. J’ai alors réalisé le hiatus qu’il y avait avec mes parents. Quand on retournait l’été avec les enfants, on parlait de la situation, on évoquait la question de la torture, on trouvait cela dégueulasse, inconcevable… Avec les parents, cela faisait des histoires terribles… ».

À la recherche du dialogue

Au point où ils en sont de leur parcours passionné avec l’Algérie, Jean et Arlette Domon voudraient aujourd’hui servir le dialogue, la rencontre, le débat, la guérison des mémoires meurtries. Ils veulent être des passerelles, des facilitateurs pour ceux qui ont encore de la difficulté à parler, à faire face à leur histoire, à regarder la réalité d’aujourd’hui. Ils ont bien conscience que toutes les mémoires ne sont pas apaisées et que pour certains parmi les anciens d’Algérie, le chemin de l’apaisement est encore à trouver. Ils avaient placé beaucoup d’espoir dans un projet de musée France-Algérie qui était sur le point d’ouvrir à Montpellier, près de la gare. Ce devait être un lieu de rencontre et recherche. Des historiens français et algériens devaient s’y retrouver. Les enfants des écoles devaient y venir. Jean et Arlette avaient été sollicités pour apporter des archives. Tout était prêt, le musée devait ouvrir. La conservatrice et l’équipe du musée avaient été nommées. Et puis, avec l’élection d’une nouvelle équipe municipale, le projet a été enterré. Déception immense ! « On s’est battus. J’ai écrit au maire, dit Jean, pour lui dire que c’était scandaleux. Alors que c’était formidable de faire ce lieu à Montpellier et de faire parler ensemble les pieds noirs qui restent attachés à leur Algérie et tous ceux qui ont fui à cause de toutes les persécutions ou les assassinats… Ce sont des gens qui peuvent se rassembler ici… ». Le plus grave préjudice de cet abandon, aura été la privation de la ville de Montpellier, voire de toute la France, d’un lieu de rencontre et de travail commun entre les historiens algériens et les historiens français. Dire qu’ils avaient déjà réfléchi à l’élaboration d’un fascicule d’Histoire, commun aux écoliers algériens et français, qui permettrait aux uns et aux autres de découvrir enfin leur identité commune !

C’est sur cette note que notre entretien se terminait quand Arlette ajouta : « Dis bien pourtant que notre enthousiasme est intact ! ». J’ai compris qu’il s’agissait de l’enthousiasme pour l’Algérie mais aussi de l’enthousiasme pour le dialogue. Jean qui est désormais enfermé dans une quasi cécité et qui a de la difficulté à bien entendre, approuvait.

Alain Rey

À propos de l'auteur

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Alain Rey

Directeur de la publication Hier & Aujourd'hui
Pasteur de l'EPUdF
Études à Montpellier, Berkeley et Genève
Pasteur à Fleury-Mérogis, Mende, au Defap et à la Cevaa

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