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Entre France et Rwanda : une blessure qui ne se referme pas…

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Il y a 25 ans, le Rwanda vivait la plus tragique des pages de son histoire. Un vent de folie meurtrière s’est mis à souffler sur le pays aux mille collines. Ce qui s’est passé est proprement innommable, indicible. Pourtant le pays était imprégné de christianisme. Les Églises sont en effet présentes à tous les coins de rue. On se demande encore aujourd’hui pourquoi l’Évangile n’a pas été la force capable de retenir cette violence folle ? Manifestement, les digues ont lâché. Aucune structure dans la vie institutionnelle, sociale et morale du pays n’a pu contenir ce tsunami de destruction, que ce soit l’État, l’armée, l’Église, la famille, l’école, les associations… Tout le monde a été débordé. Ce fut un véritable désastre. 800 000 rwandais, Tutsis et Hutus modérés, ont été massacrés.

Fracture ethnique ou fracture sociale ?

Tout le monde s’interroge sur les raisons de ce désastre. Pour l’expliquer, on fait généralement appel à la fracture ethnique et tribale. C’est pourtant une thèse qui est remise en cause par un certain nombre d’intellectuels rwandais. Le pasteur André Karamaga écrit à ce sujet :

Pasteur André Karamaga

« Ce qui est inquiétant au Rwanda, c’est l’idéologie meurtrière qui voudrait que le développement de notre société soit tribalisé. C’est un virus qui a été inoculé dans nos mentalités pour exacerber les sentiments tribaux et ethniques. Mais cela ne correspond à aucune réalité, ni dans notre histoire précoloniale, ni dans notre culture.

Au Rwanda, il n’y a ni race, ni ethnie différenciée. Il y a certes des différences sociales. Je me souviens que lorsque j’avais seize ans, j’ai servi comme recenseur lors d’un recensement de la population. Au cours de ce recensement, ceux des membres de ma famille élargie qui avaient plus de trois vaches étaient recensés comme des Tutsis et ceux qui en avaient moins de trois étaient recensés comme des Hutus. Plus tard, j’ai vu des gens essayer de payer pour devenir Hutu parce que les Tutsis étaient alors discriminés, surtout dans le domaine de l’enseignement[1] ». 

Fracture ethnique ou fracture sociale ? Il reste que la société rwandaise est construite sur de véritables fractures et c’est le peuple rwandais qui est la première victime de ces fractures. Il appartient à ce même peuple rwandais de trouver les ressources pour les surmonter et de rassembler l’énergie pour construire un destin commun. Selon toute vraisemblance, c’est ce qui se passe depuis 1994.

Une capacité de résilience extraordinaire

En effet, ce qui frappe l’observateur qui se rend aujourd’hui au Rwanda, c’est l’extraordinaire force de résilience dont a été capable le peuple rwandais. Jean-Blaise Kenmogne, pasteur de l’Église Évangélique du Cameroun, se rend régulièrement à Kigali et voici ce qu’il écrit :

« Le Rwanda, oui le Rwanda. Le 25ème anniversaire du génocide est en train d’être célébré. Pas facile de se souvenir et de voir les images, et d’écouter des témoignages de ce qui s’est passé à partir d’avril 1994. Mais aujourd’hui, dès qu’on arrive à Kigali, il est presqu’impossible d’imaginer que ce pays a vécu une des pires atrocités de l’humanité. Certes, il y a encore la pauvreté, la dictature et la liberté de la presse est bafouée. Mais Paul Kagamé a révolutionné le Rwanda à plus d’un titre. C’est un pays, en tout cas pour l’étranger qui y arrive, où il fait bon s’installer et investir ».

Une reconstruction difficile…

Cela n’a pas été facile de reconstruire. Il a fallu que chacun aille puiser au plus profond pour trouver les forces de la réconciliation et du pardon. Et ce n’est pas fini. La reconstruction est un combat permanent. Comment pourrait-il en être autrement ? Le génocide reste au centre du quotidien des rwandais. Chacun a pris sa part dans la reconstruction, c’est assurément l’œuvre de tout un peuple. Les Églises ont apporté quant à elles une très belle contribution dans la formation, l’édification, l’accompagnement des communautés rurales, des femmes seules, des jeunes, etc. Voici comment s’exprimait à ce sujet le président de l’Église presbytérienne au Rwanda, le pasteur Elysée Musemakweli :

Pasteur Élysée Musemakweli

« Nous estimons que le travail de réconciliation, de guérison des cœurs, nous concerne. Nous avons entamé des séminaires de formation pour nos jeunes. En effet, la plupart des jeunes qui ont été impliqués dans les exécutions du génocide sont meurtris et nous voulons guérir les esprits de ces jeunes par la formation, par des séminaires sur les différents sujets à caractère social ou anthropologique. A l’avenir, nous voulons des jeunes qui soient capables de construire leur pays et leur nation au lieu de la détruire.

Dans la formation des futurs pasteurs, nous avons intégré dans l’enseignement cette problématique de la réconciliation. Nous avons mis en place un cours que nous avons nommé « Séminaire Rwanda » dans lequel nous disséquons tous les problèmes de relations entre Hutus et Tutsis, les problèmes d’ethnies, les problèmes de race. Nous recherchons la cause des conflits qui détruisent le peuple et les groupes sociaux. Dans la région de Karak, par exemple, il y a une instabilité sociale liée au génocide… Nous essayons de passer en revue tous ces problèmes dans le cadre de ce cours, puis nous les analysons, nous réalisons des exposés, et les étudiants participent à des débats pour qu’ils puissent, une fois sortis de la Faculté, intégrer cet enseignement dans leur ministère auprès des Églises locales ».

 

Un travail de mémoire nécessaire

Chacun a dû, afin de rendre la reconstruction possible, faire un travail de mémoire et s’interroger sur ses propres responsabilités dans le génocide. Le pasteur Murigande, Secrétaire général du Conseil Protestant du Rwanda, s’exprimait à ce sujet :

Pasteur Richard Murigande

« J’avoue qu’il est très difficile d’accepter les responsabilités. Cela a pris beaucoup de temps aux Églises du Rwanda d’accepter leurs responsabilités. Elles n’ont pas été bien sûr responsables directement du génocide, mais elles n’ont rien fait pour le prévenir ou pour l’arrêter. Nos Églises n’ont pas été à la hauteur de leur responsabilité. Elles n’ont rien fait pour arrêter ou prévenir le génocide. Elles ont abandonné leur rôle prophétique. C’est leur faute. Il faut qu’elles aient le courage de l’accepter avant de pouvoir parler de guérison autour d’elles ».

Avec ce travail de mémoire, il s’agit en fait d’une thérapie collective. La reconstruction n’est possible que si les choses sont dites et nommées. Personne ne peut en effet échapper à l’examen de ses propres responsabilités. La guérison est à ce prix. C’est d’ailleurs ce qui s’était passé en Afrique du Sud avec la « Commission Vérité et Réconciliation », présidée par Desmond Tutu. Il avait fallu dire et nommer les choses. Dans cette démarche de guérison qui consiste à mettre des mots sur des actes et des responsabilités, la France n’en finit pas de se faire attendre.

La France toujours attendue

Le Rwanda reproche en effet à la France et aux militaires de l’Opération Turquoise, une participation dans le génocide de 1994. Selon la Commission Nationale de Lutte contre le Génocide (CNLG),

« Des acteurs français ont été impliqués dans le génocide en tant qu’auteurs et complices. Des hauts-gradés français et des personnalités politiques ont commis au Rwanda des crimes très graves… »

En fait, le Rwanda de Kagamé reproche à la France de n’avoir jamais cessé de soutenir, avant, pendant et après le génocide, le régime du président Habyarimanana. Il est vrai que sa veuve est toujours à Paris et que de nombreux génocidaires ont trouvé refuge en France et s’y trouvent encore.

La réponse de la France, depuis 1994, s’en tient à un dogme mitterrandien qui consiste à protéger les militaires de l’Opération Turquoise et à nier catégoriquement toute participation dans le génocide. Le dossier est épais. Il est juridique. Il est surtout politique. Le président Kagamé avait invité le président Macron aux cérémonies du 25ème anniversaire. Macron n’a pas répondu à cette invitation. Dommage ! Peut-être a-t-il craint d’être placé dans une situation où il aurait eu à rendre des comptes ? Il vient toutefois d’annoncer deux gestes pour tenter « d’apurer le rôle de la France durant le génocide rwandais ». Il s’agit de l’ouverture des archives à un collège d’historiens chargés de faire la lumière sur les événements de 94 et du renforcement des moyens pour poursuivre les génocidaires qui seraient encore sur le territoire français. Il a par ailleurs fait part de son souhait de faire du 7 avril une journée de commémoration du génocide des Tutsis.

La blessure se refermera-t-elle un jour ?

La blessure entre la France et le Rwanda n’est pas encore refermée. Pour espérer qu’elle le soit un jour, il faut que la France accepte qu’un véritable travail de mémoire soit fait et que des mots de vérité soient placés sur les actes et les responsabilités des militaires de l’Opération Turquoise dans la période qui a précédé le génocide et pendant le génocide. La mise en place d’une Commission d’historiens chargés de faire la lumière sur les responsabilités françaises dans les événements de 94, est une initiative qui est saluée. Cela peut en effet conduire à l’établissement d’une vérité. Il ne faudrait pourtant pas que cette initiative soit entachée de suspicion autour de la nomination des historiens en question. Le processus de nomination dans cette commission doit échapper à toutes les pressions. Sinon, ce serait l’ensemble de la démarche qui, une nouvelle fois, serait frappée de suspicion. Et, ce serait alors un coup pour rien !

Alain Rey

[1] Allocution du pasteur André Karamaga lors du Centenaire de l’Église Presbytérienne au Rwanda – Août 2007.

À propos de l'auteur

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Alain Rey

Directeur de la publication Hier & Aujourd'hui
Pasteur de l'EPUdF
Études à Montpellier, Berkeley et Genève
Pasteur à Fleury-Mérogis, Mende, au Defap et à la Cevaa

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