Merveilleux petit premier roman de S. Ghazi, franco-marocaine, âgée de trente ans, kinésithérapeute. Quelques voix se font successivement entendre dans les quinze chapitres de l’ouvrage, au cours d’une nuit étoilée et silencieuse, pleine de présence mystérieuse, entre minuit et un peu plus que six heures du matin. C’est comme une élégie en prose où chaque personnage découvre son intimité plus ou moins triste, et douloureuse, en une sorte de prière polyphonique. Toute nuit recouvre et protège beaucoup de vérités que l’on s’empresse de cacher. Il faut bien qu’un patient esprit poétique leur donne l’occasion de se manifester.
Après minuit donc, quinze voix s’élèvent tour à tour vers le ciel. — D’abord, un cancéreux agonisant prend la parole. Athée, assoiffé de vérité dans sa réflexion personnelle comme dans sa vie relationnelle ou affective. C’est la fin pour lui, un dernier doute surgit, même si »… c’est un peu tard… Adieu, peut-être. Ou à bientôt, ne sait-on jamais… » — Quelques minutes plus tard, une femme raconte sa vie brisée par la mort de son nouveau-né, le premier. L’amour qu’elle lui portait « n’a plus nulle part où aller. Il devient poison, faute de destinataire… Mon Dieu… je vacille ». — Une autre a raté son suicide, délibérément et soigneusement préparé. Si elle est restée en vie, c’est sans doute grâce à un instinct de conservation qui lui a fait opérer les bons gestes, alors que basculait la chaise qui était sous ses pieds (pour une pendaison). Blessure et attente pérennes. « Que faire de cette vie qui a refusé de me quitter ? » — trois voix, trois visages de la mort.
Puis, cinq voix disent leur souffrance liée à diverses exclusions. — Celle d’une femme incapable d’avoir l’enfant qu’elle a tant désiré. Croyante, elle attend toujours l’exaucement de son rêve. — Celle du SDF que tout le monde évite et ne regarde plus, sur son banc humide. Il a pourtant aussi une histoire, un cœur, un honneur. Où trouver le Très-Haut ? Peut-être dans le sourire de la boulangère qui lui a offert un croissant, ce matin… : « Au fond on se ressemble un peu, toi et moi. On est des invisibles. » — la prière de la vieille prostituée, qui attend sous l’enseigne verte de la pharmacie. « J’ai fait ce que j’ai pu », dit-elle à Dieu pour finir, tout en ajoutant : « Je sais que je mens, et je sais que tu le sais aussi ». — La prière du prisonnier coupable d’un meurtre, juste avant son exécution. « J’ai fait ce que j’ai fait… Je paie… Mais… je ne suis pas que ce coup. Il y a en moi autre chose. De la honte. Du remords. Des nuits sans sommeil… L’aube va se lever… À très bientôt. J’arrive. » — Celle d’un drogué en période de sevrage : « Si tu me laisses traverser cette nuit, je te donne demain. Je promets d’essayer. »
Enfin, les voix de quelques destins insolites. — Une femme se découvre un amour inattendu et indésiré. Et pourtant, il est là, avec tous ses problèmes : « J’ai peur. Peur de me tromper. Peur d’aimer plus qu’on ne m’aimera… Et s’il ne doit pas rester, fais que mon cœur comprenne avant de se briser. » — Une autre femme apprend, à quarante-sept ans, une grossesse inattendue et indésirée : « Et maintenant… je suis mère. Sans l’avoir vu venir… Mais avec cette certitude étrange, solide, presque primitive : il était pour moi. » — Un simple paysan, près de ses terres, de ses bêtes, et de ses proches. Quand sa fille, jeune, meurt, il ne pleure pas, mais il va planter un figuier. « Il y a des gens qui veulent comprendre le monde. Moi, je veux juste en faire partie… je n’ai jamais dit “je t’aime”, mon Dieu… Je ne demande rien. Je suis déjà comblé. Parce que je me réveille chaque matin, que le ciel est encore là…, et que le figuier continue de pousser. Et ça… c’est toi. » — Puis, confession d’un simple repenti. Il s’est opposé à Dieu depuis sa jeunesse, avec son cœur coléreux. Désireux de liberté. On se protège souvent en critiquant et en attaquant. Et si Dieu garde le silence, c’est signe d’une immense patience, face à « … cet enfant-là, ingrat et maladroit, qui apprend encore. » — La dernière voix vient d’un dortoir d’orphelinat. C’est Adam, « huit ans et trois mois ». Il prie Dieu, comme on lui a dit. « … j’aimerais bien que tu sois un peu mon ami secret, juste un peu… » Il voudrait tant trouver sa maman. « Dieu, si tu la vois, est-ce que tu peux lui dire que je l’attends ? » Dans le ciel, il a repéré une étoile. « Je l’ai appelée Maman. Et chaque foi qu’elle brille, je souris. » Le mois dernier, sami, son meilleur copain, est parti. Il a été adopté, d’après la directrice. « Avant de partir, il m’a laissé Loulou… c’est un bon nounours… Hier, Naël a pleuré longtemps… Je lui ai prêté Loulou. » Il est plus de 6 h. — Épilogue :… si longue que soit la nuit, le matin vient. Voilà les derniers mots.
Émouvant et dur voyage en humanité avec ses secrets et son au-delà.
Sara Ghazi, Il était une nuit, Éd. Olivétan, Lyon — 2° trim. 2026, 90 p. – 12,00 €.