Résister à l’indignité

Voici la publication des actes d’un colloque tenu en 2024 à Paris pour le cinquantenaire de l’association œcuménique ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture).

Son actuel président en fait l’introduction, et son prédécesseur apporte une conclusion. Ils comportent trois parties sur la torture et les violations des droits humains : — deux approches historiques — deux analyses socio-politiques — et deux points de vue, philosophique et théologique.

 

En préface, le philosophe O. Abel rappelle la longue histoire de la lutte contre la torture, comble de la violence envers autrui. Celle-ci doit être replacée dans le contexte de notre société contemporaine, où le discours politique a souvent remplacé le religieux. La maltraitance y vise moins à faire parler les partisans d’un autre discours que celui du pouvoir en place, qu’à les faire taire. C’est l’acmé de l’humiliation.

 

En introduction, le Pésident L. Belière retrace l’action de l’ACAT depuis 1974, s’ouvrant aussi à d’autres atteintes à la dignité humaine. — Puis le philosophe M. Crépon caractérise la torture comme la déshumanisation d’autrui, au prétexte de son identité ou de ses convictions.

 

Dans l’approche historique, V. Zuber, historienne, analyse l’évolution du recours à la torture, depuis tout le Moyen Âge, comme auxiliaire habituel des guerres et des conflits entre pouvoirs politiques ou religieux. Ce n’est qu’au 18e siècle qu’on commence à en faire un délit humanitaire. Au 20e siècle, suite à deux guerres mondiales, elle est condamnée enfin dans un Droit international (Droits de l’Homme, et Législation internationale). — Ensuite, l’historienne A. Becker retrace l’apparition du phénomène de ˝génocide˝. Ce terme désigne un processus d’animalisation, de réification, ou de déshumanisation, apparu dans les conflits contemporains, nationaux, sociaux, raciaux, religieux ou idéologiques. Alors, les adversaires doivent être éliminés sans partage, comme le mal face au bien. Mais sur cette voie, on finit par devenir exactement ce dont on accuse les autres d’être. D’où le vœu final : « Puissent les réflexions de tous les “êtres de bonne volonté” retrouver la vérité » (p.  61).

 

En deuxième partie, A.C. Defossez, sociologue et anthropologue, engagée personnellement dans l’accompagnement des migrants, constate que l’état de droit a fait place à une politique autoritaire où s’impose la loi de la force dans les divers services publics, en France et en Europe. Les migrants n’y sont pas jugés pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; indésirables. Beaucoup se trouvent alors réduits à une situation de semi-clandestinité précaire et durable, avec leurs familles. L’intégration sociale devient alors impossible. Leur descendance en pâtit encore davantage. De quoi s’attendre ainsi à des phénomènes de violence sociale à venir. — Pour C. Dubernet, politologue, les situations indignes d’˝inhumanité˝ se multiplient. Mondialement, le nombre des réfugiés exilés s’accroît ; souvent dans leur propre pays. Sans parler des nettoyages ethniques et autres génocides. De plus, les régimes politiques totalitaires et violents se multiplient. Il importe de travailler à des sociétés solidaires, assumant leur pluralité et le nombre de leurs diverses composantes.

 

Enfin, C. Sigov, ukrainien réfugié, philosophe, invite à l’engagement pour la justice et la vérité, dans la diversité des situations politiques et sociales. — Pour N. Cochand, professeur à l’Institut protestant de Théologie de Paris, résister à l’indignité, c’est savoir approcher le réfugié immigré comme une personne à part entière, avec son humanité et son parcours ; c’est aussi engager notre propre humanité, notre cœur, dans cette rencontre.

 

En conclusion, Y. Rolland présente le visage et la mission de l’ACAT actuelle, aux niveaux tant national qu’international (ONU, Europe). La torture est une réalité à double sens, propre et figuré. Elle désigne toute atteinte à l’intégrité physique ou morale des personnes ; la peine de mort en étant la forme radicale. Il faut aussi ajouter les tortures collectives (oppressions, crimes de guerre ou contre l’humanité, et génocide). Bien des chantiers mobilisateurs. L’ACAT trouve ainsi sa place parmi les institutions œcuméniques de notre pays.

 

Résister à l’indignité, l’acceptation de la torture, point de bascule des sociétés ? Sous la direction de Luc Bellière Éd. Olivétan, Lyon — février 2026. 128 pages, 11,00 €.