Chrétiens en quête de puissance

André Gagné analyse la présence globale et politique des pentecôtismes

Théologien canadien, A. Gagné est professeur d’Université à Montréal. L’ouvrage est un document académique sans parti pris, mais l’itinéraire personnel de l’auteur en est la source qu’il ne saurait cacher. Né dans une famille catholique par tradition, il se tourne très vite vers une église pentecôtiste où il fait l’expérience d’une relation personnelle avec Jésus-Christ. Il s’y engage si bien qu’il devient pasteur-principal dans une communauté, sans n’avoir jamais reçu de « formation théologique formelle ». Il prend peu à peu conscience de ses lacunes, et entame l’étude de la Bible à l’Université de Montréal. Cela l’amène à porter un regard critique sur son milieu charismatique. Poursuivant son cursus universitaire, il est amené à la rupture, et il s’engage complètement dans la vie académique.

 

Fort de son itinéraire, il se spécialise dans l’étude des pentecôtismes évangéliques. Ils sont globalement la branche du christianisme au taux de croissance numérique le plus important. Ils devraient représenter près du tiers des chrétiens dans le monde, d’ici cinquante ans. Il convient donc de mieux les connaître pour mieux les comprendre, sans renoncer à un regard critique sur leur vie ecclésiale, ou sur leur manière de lire les Écritures et de s’y référer. C’est la matière des quatre chapitres proposés.

 

Après le récit de son propre cheminement, l’auteur caractérise le mouvement pentecôtiste comme l’héritier des divers réveils apparus, au cours du XIXè siècle, dans les milieux protestants des pays anglo-saxons, en Europe et aux États-Unis. Leur développement outre-Atlantique a produit, dès 1906, le mouvement pentecôtiste dans son pluralisme communautaire. Il est nécessaire d’en tenir compte, et de parler des pentecôtismes, au pluriel.

 

Il faut s’intéresser à cette diversité ecclésiale. Le pentecôtisme classique, en faisant place à l’œuvre du Saint-Esprit dans la vie des croyants, s’est vite subdivisé en plusieurs branches au sujet des diverses étapes conduisant à la sanctification, et au baptême du Saint-Esprit, avec ses fruits. À côté d’un certain pentecôtisme de sainteté, un « pentecôtisme de l’œuvre accomplie » est apparu, pour qui le croyant passe par une « première œuvre de grâce » regroupant justification et sanctification, alors que les autres en font deux étapes distinctes. Ensuite vient la « seconde œuvre de grâce », avec le baptême du Saint-Esprit (le parler en langues) et ses différents dons. Les Assemblées de Dieu, qui sont largement la branche principale du mouvement dans le monde, adhèrent à ce courant. Mais il faut encore mentionner le pentecôtisme unitarien s’opposant à la doctrine trinitaire, le pentecôtisme apostolique, ainsi que d’anciennes Églises indépendantes, ou certains éléments des Églises traditionnelles, gagnés au renouveau charismatique. Ne pas oublier non plus les nouvelles Églises néo-pentecôtistes ou néo-charismatiques.

 

Ensuite, l’auteur propose l’inventaire des dons issus du Saint-Esprit. Il s’agit en quelque sorte d’une ecclésiologie. Après une longue période de silence, on redécouvre à notre époque l’effusion spirituelle qu’a connue l’Église primitive, selon le livre des Actes des Apôtres. L’organisation et la vie de la communauté trouvent là leur source et leur modèle, grâce au discernement de ses responsables. Il y a les charismes de révélation (parole de connaissance, discernement, prophétie) ; les charismes de puissance (foi, guérisons, miracles, diversité des langues et leur interprétation), et les dons-ministères (apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs et docteurs). Reste incertaine la question de l’exercice du pouvoir dans la communauté, notamment la place des femmes dans les divers ministères.

 

Le dernier chapitre traite directement du titre et sous-titre du livre. La puissance de l’effusion fondatrice du Saint-Esprit (livre des Actes) concerne non seulement la communauté des croyants, mais c’est aussi la révélation sur terre du Royaume de Dieu. Il faut donc travailler à sa manifestation dans le monde des nations. Plusieurs pays sont le théâtre d’une influence politique croissante des milieux évangéliques pentecôtistes. Certains chefs d’État en sont issus, y instaurant même parfois un pouvoir totalitaire, voire génocidaire (!), en désaccord avec les Églises historiques : le Guatemala (1982-83), ou la Zambie (1991-2002), qui se déclare même « nation chrétienne ». Par contre, au Nigeria (1999-2007), le président O. Obasanjo, baptiste charismatique, a été un démocrate, et un défenseur des Droits de l’Homme. Mais au Ghana, les dirigeants se disent engagés dans un combat spirituel contre les forces du mal (diable). Dans bien d’autres pays, les évangéliques pentecôtistes aspirent clairement au pouvoir, tels que Brésil, Chili, Côte d’Ivoire, Haïti, Indonésie, République démocratique du Congo. Aux États-Unis, Donald Trump, avec son entourage, est un exemple de l’intégration opérée entre religion et politique ; les uns cherchant à influencer la gouvernance des dirigeants, et les autres utilisant les premiers pour asseoir leur pouvoir. Au cours de son deuxième mandat, il a même installé un « Bureau de la foi » à la Maison-Blanche, pour gérer ces questions. Il reçoit un important soutien des pentecôtistes qui voient en lui « l’élu de Dieu », porteur d’une mission quasi messianique.

A. Gagné conclut sur une note d’espoir. Des voix critiques s’élèvent dans le pentecôtisme étasunien dénonçant l’incompatibilité entre l’exercice du pouvoir et le message évangélique. Une salutaire controverse s’est ouverte avec bonheur, à condition qu’elle ne doit pas source de nouvelles fractures et autres radicalismes.

André GAGNÉ, Chrétiens en quête de puissance, Présence globale et politique des pentecôtismes, Éd. Labor et Fides, Genève, avril 2026, 214 p.— 22,00 €