70 ans de La Cimade, à Gurs

Jacques Maury relate le 30 janvier 2010 les événements dramatiques du camp de Gurs en 1942

Témoignage de Jacques Maury, président d’honneur de La Cimade

Ce que je peux faire de plus significatif sur l’histoire de La Cimade, c’est de m’en tenir à un souvenir personnel que je ne parviendrai jamais, je crois, à oublier. C’était dans l’été 1942. J’étais alors étudiant en théologie à Montpellier. J’avais décidé d’aller rejoindre à Rivesaltes, pendant les vacances d’été, mon cousin André Dumas qui y était équipier de La Cimade. Et j’y suis arrivé les derniers jours de juillet ou les tout premiers jours d’août, à un moment dont je ne me doutais pas qu’il allait être particulièrement dramatique puisque c’était celui de la constitution et du départ du premier train de déportation.

La tension é tait naturellement é norme dans l’ılot K, celui des Juifs, situé au centre du camp. L’activité de mon cousin é tait essentiellement d’essayer de faire exempter de ce dé part les plus grand nombre possible, en profitant des listes officielles d’exemptions qui avaient é té annoncé es. Situation tout à fait ubuesque et hypocrite puisque, finalement, tous les «exempté s» (femmes enceintes, plus de 70 ans, enfants en bas âge…) finiront avant la fin de l’été par être emportés par le train suivant. Vous pouvez imaginer l’angoisse ! Au bout de deux ou trois jours, le 7 août, je crois, vint le moment du dé part du train. Et ici se situe le souvenir si douloureux que je n’oublierai jamais.

Au début de l’après-midi, sur la grande place d’appel, d’environ trente mètres de large, qui se situait au bord de l’ılot L, le scénario — si je puis dire — fut organisé . Imaginez : d’un côté de la place, derrière une rangée de gardes mobiles, tous les Juifs de l’ılot K. De l’autre côté , une autre rangé e de gardes. Au milieu, tout seul, le directeur du camp, qui se livra à l’appel nominatif, qui dura près de deux heures.

Il appelait les personnes l’une après l’autre. L’appelé ou l’appelée devait alors franchir la rangée des gardes mobiles et traverser toute la place pour aller derrière l’autre rangée des gardes. Et c’est seulement après sa traversée que le suivant était appelé. Comme le train était prévu pour 700 personnes, vous pouvez imaginer combien a pu durer cette sinistre cérémonie ! Dans un silence de mort !

C’est ainsi que j’ai pu voir des couples définitivement séparés, à cause de ces fameuses exemptions. L’un appelé parce qu’il avait 66 ans, l’autre restant parce qu’il avait 70 ans, se regardant ensuite à travers toute la place, en se doutant bien qu’ils ne se reverraient plus jamais sur terre. Et tout cela dans un silence vraiment de mort. Puis, à la fin de l’appel, plusieurs camions se rangèrent derrière les groupes des appelés. Et, toujours dans ce silence sinistre, ils montèrent dans les camions.

Et soudain, quand les camions se mirent en route, s’élevèrent des chants hébreux, sans doute religieux. Puis les camions disparurent; nous restâmes là, les bras ballants, paralysés d’horreur et de chagrin. Non ! Je ne peux l’effacer de ma mémoire. Vous pouvez imaginer avec certitude qu’au même moment ou presque, la même scène dramatique se dé roulait ici à Gurs, et il m’a semblé que je ne pouvais rien vous dire de plus évocateur et de plus dramatiquement significatif.