Les relations qui comptent

Dans une méditation sur la joie que produisent les relations les plus ordinaires dans une vie, Jean-François Serres, acteur engagé contre l'isolement social, redonne au lecteur le goût des autres

La dédicace à son épouse et ses quatre enfants est une véritable préface où l’auteur évoque le chemin parcouru ensemble. Le livre est une sorte d’autobiographie littéraire. La rupture avec son milieu culturel et affectif, l’expérience de S.D.F., et la maladie lui ont fait connaître l’isolement de la précarité en divers domaines, et le prix de la rencontre, des ˝relations qui comptent˝. Pour lui, l’enjeu fondamental de l’existence humaine est dans la fraternité.

 

Né dans un milieu familial confortable, avec un père normalien, et philosophe de renom ayant réussi à sortir d’une situation sociale défavorisée, il avait tout pour mener une vie paisible. Mais il lui manquait de trouver le sens de sa vie. Il est parti et a ˝fait la route˝ ayant pour seuls partenaires des gens en situation de survie, dans un environnement d’indifférence. Il s’est découvert comme ˝individu flottant˝ entre deux mondes : celui où je suis quelqu’un, et celui où je ne suis rien. — Où suis-je ? Qui suis-je ? [Je ne peux m’empêcher de voir en ce jeune homme, né en 1958, un héritier authentique de la grande crise socio-culturelle de 1968.] Dans cette situation ˝flottante˝, un des risques majeurs est d’étiqueter les gens suivant leur appartenance identitaire (supposée), ou à l’inverse de s’en réclamer, et de vivre comme tel.

 

Il convient donc d’opérer en soi quelque conversion. D’abord, il importe que quiconque soit considéré comme également sacré en tant que créature, la paix devient alors primordiale face à la violence et à la guerre, et elle fait surgir les forces d’espérance nécessaires pour y tendre. Ainsi naît la possibilité de la rencontre, et d’une véritable présence de l’un à l’autre. Sur le plan religieux, c’est ainsi que naît la foi chez des gens sans importance dans les locaux de fortune (dépôts, hangars) où se réunissent de petites communautés dites évangéliques. Il est bon qu’il y ait de la sorte des espaces où les plus petits socialement puissent s’ouvrir à un autre monde.

 

De plus, une relation vraie, qui compte, dépend du lien d’attachement qui relie les personnes. Être attentif aux attentes de l’autre, au-delà du filtrage de son propre quant-à-soi ; les comprendre et les accueillir simplement, au-delà de son appréciation en bien ou en mal, à l’exemple de l’enfant qui prend les choses de la vie comme elles sont, et en cherche le meilleur usage possible. Ce qui compte, c’est l’autre ; ce qu’il vit et ce qu’il devient.

 

L’expérience du métier d’agent d’entretien dans un ensemble immobilier pauvre a fait constater à l’auteur combien les affrontements et les actes de violence sont redevables à l’absence de véritables relations personnelles entre les résidents. Le recours à l’associativité permet de susciter de la fraternité et un climat de sécurité, bien plus que le recours aux mesures autoritaires et répressives. C’est une des raisons majeures de son adhésion et de ses prises de responsabilités chez les Petits Frères des Pauvres ; façon de vivre un compagnonnage au service des plus fragiles, notamment les vieillards qui connaissent souvent un grand isolement relationnel.

 

Les catastrophes naturelles (inondations, séismes) ou sociales (violences, injustices, guerres) font surgir des manifestations de solidarité inattendues et admirables, qui témoignent de la capacité humaine de prendre soin des autres, de ˝relations qui comptent˝. Mais une fois les crises passées, ces élans fraternels disparaissent comme ils sont nés. Ils sont cependant la preuve qu’une culture du soin est possible, et qu’elle mérite que l’on s’y engage. Par la voie associative, le ˝prendre soin˝ peut et doit devenir une réalité sociale et politique. Il est le chemin de la paix, seul capable de remplacer les confrontations de pouvoirs et les violences, qui menacent tous les niveaux de la vie socio-économique. Bien des légendes populaires évoquent les victoires des petits Poucet, ou des fragiles David.

 

Le dernier chapitre est consacré aux ˝forces de reliance˝. L’auteur se montre là l’héritier de la pensée de son père philosophe, Michel Serres. Avec d’autres penseurs, celui-ci a montré la grande complexité des composantes de l’être humain ; et la nécessaire communication entre tous nos savoirs, sans quoi il court à sa perte. Non seulement se respecter les uns les autres, mais se compléter et collaborer mutuellement. La spiritualité religieuse n’est pas contre la raison, et inversement. Ce qui risque de diviser et opposer, ce sont les appartenances identitaires, religieuses et autres. Face à cela, les ˝relations qui comptent˝ sont faites de l’espérance du partage inclusif et du don mutuel, au-delà des exclusions, et des violences qui les accompagnent, dans tous les domaines de l’existence ; dans la vie sociale en général, et aussi dans la vie environnementale, et dans les relations courtes (quartier, voisinage, famille, etc.). Nous sommes en train de construire notre avenir.

 

Jean-François Serres, Les relations qui comptent, Éd. Labor et Fides, Genève — octobre 2025. Pages — 19,00 €.