Olivier CATEL, Jésus et les Rabbins, Éd. du CERF, Paris – février 2026,144 pages – 14,90 €.
Olivier Catel, est dominicain, membre de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Il y enseigne la lecture juive des Écritures, tout en préparant un doctorat à l’Université hébraïque de Jérusalem. Son livre invite les lecteurs des évangiles à voir en Jésus un juif venu, dans un premier temps, exclusivement pour les juifs. Il ne s’intéressera que plus tard à tous les autres, y compris païens et occupants romains de son pays. L’incarnation, pour les chrétiens, est le mystère de la Parole divine devenue un homme juif, par qui elle deviendra universelle. C’est pourquoi il est nécessaire de découvrir ce messie juif comme ˝une voix juive de son époque˝. L’Evangile, selon St Matthieu, écrit d’abord pour des juifs devenus chrétiens, est de la plus grande importance à ce sujet.
À ses débuts, Jésus est intervenu dans les synagogues dirigées par des ˝Sages˝ (ou docteurs de la Loi, puis rabbins), dont la plupart sont des pharisiens. Après la destruction du Temple de Jérusalem par les troupes romaines, ceux-ci seront à l’origine du rabbinisme synagogal qui structurera le judaïsme de la diaspora, jusqu’à nos jours. Ils furent les premiers interlocuteurs de Jésus, qui a d’ailleurs été précisément en dialogue avec la plupart des courants socio-culturels de son époque.
Pour les chrétiens, le juif Jésus est le ˝Logos incarné˝, la Parole de Dieu faite chair ; il est le parfait témoin de la Loi divine. Il a accompli parfaitement la Torah dont se réclamait son peuple, à l’inverse de ceux pour qui il fut le porteur d’une nouvelle loi. Il a appelé à une obéissance dont les docteurs de la Loi s’avéraient en défaut : ˝Faites tout ce qu’ils disent, mais pas ce qu’ils font˝. ˝Vous avez appris…, mais moi je vous dis… ˝ (Mt 5,17-48). C’est là un dépassement qui a rendu à la Torah son véritable sens. ˝Vous avez appris à aimer vos amis…, mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis… ˝ Jésus a donné là son ˝explication˝ (hiddouch) de la Loi, face aux Sages qui s’en croyaient les maîtres exclusifs. Aimez vos ennemis (Mt 5,44), voilà la grande révolution que Dieu attend de ses créatures faites à son image.
Le chapitre 4 pose une question : Jésus n’aurait-il pas été un membre des ˝Hassidim˝ [Hassidéens, en grec], mot signifiant ˝pieux˝ ? C’était un groupe religieux de caractère quelque peu charismatique, de l’époque des Maccabées, on l’a souvent considéré comme disparu, et remplacé par les pharisiens et les esséniens à l’époque de la domination romaine. Mais les récits évangéliques de guérisons et d’exorcismes portent bien son empreinte. Notre auteur s’interroge : ˝Jésus, un Hassid ?˝ En tout cas, il ne fut pas un simple intercesseur, comme les Hassidéens ; il a agi et guéri de sa propre autorité. ˝Chaque miracle est un signe du Royaume qui advient en sa personne˝ (p.73). Et il a prôné la pauvreté, non comme un idéal de vie mais pour le suivre.
O. Catel aborde ensuite les relations de Jésus avec le courant légaliste des Pharisiens [héritiers des Hassidéens (Hassidim)] dont il semble même avoir été membre [cf. l’épisode du demi-shekel, en Mt 17, 24-27]. Elles portent sur trois questions, en référence à la tradition juive sur la Loi :
– Celle du pur et de l’impur (cf. l’épisode du lavement des mains, en Mt 15,1-20). Jésus l’a transcendée et a dit que l’impur n‘est pas dans ce qui touche ou pénètre le corps mais dans ce qui en sort.
– Celle du divorce (Mt 5,34-32). où il en a affirmé l’impossibilité, en référence au récit de la création plutôt qu’à la loi de Moïse (Adam et Ève, ˝une seule chair˝ cf. Gen 2,25), mais ce n’est pas exclu dans les cas graves.
– Enfin, celle du Shabbat (Mc 2,23-28). où il a démontré que le Shabbat a été fait pour l’homme ; ce qui a fait du Fils de l’Homme ˝le maître du Shabbat˝.
Pour Jésus, le ˝Royaume des Cieux˝ [l’évangile de Matthieu, destiné à des chrétiens d’origine juive, évite de parler du Royaume de Dieu, comme le font Marc et Luc] n’était pas une réalité politique. Dans la Torah, le peuple élu a pour fondement l’alliance du Sinaï et le don de la Loi à Moïse. Ce sera aussi confirmé par les textes de la littérature juive, les Mishnas et Talmuds. L’histoire d’Israël montre qu’il n’est pas évident de garder cette identité au milieu des autres royaumes. Et Jésus lui-même ne put le faire comprendre à son peuple, voire à ses propres disciples qui attendaient tous un messie politique les délivrant de l’occupation romaine. Cela conduira à sa condamnation. Mais il a ˝accompli˝ la Torah, et lui a redonné tout son sens. Avec lui, il ne s’agissait pas d’adhérer à un programme libérateur, mais de ˝le suivre˝.
C’est la redécouverte que la communauté chrétienne se doit de faire sans cesse. Pour les catholiques, le Concile Vatican II (déclaration ˝Nostra aetate˝) en a ouvert le chantier.